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À plus de 650 kilomètres de la Haute-Savoie, Raymond Chevallay aurait pu se contenter de suivre de loin les activités de Savoie-Argentine. Il a fait exactement le contraire.
Président de l’association pendant plusieurs années, organisateur de voyages, rédacteur du bulletin Hasta Luego, initiateur du site Internet, intermédiaire pour les Argentins venant en France comme pour les Savoyards partant en Argentine, Raymond a consacré une grande partie de sa retraite à entretenir ces liens patiemment construits depuis plusieurs générations.
À ses côtés, Stella Jourdan, son épouse argentine, a naturellement participé à cette aventure. Tous deux portent aujourd’hui encore une conviction simple : les relations entre la Savoie et l’Argentine ne peuvent continuer à vivre que si des femmes et des hommes acceptent de s’en occuper, de transmettre et surtout d’aller à la rencontre des autres.
Tout a commencé avec un livre
« J’ai connu l’association grâce au livre du Père Chatelain », raconte Raymond.
Il s’agit de l’ouvrage « Les Cousins, Les savoyards de la pampa«
Le père Chatelain, originaire de Vailly, s’était rendu en Argentine avec le curé Baud, notamment à Villa Elisa et San José. C’est au retour de ce voyage qu’aurait germé l’idée de raconter l’histoire de ces Savoyards partis tenter leur chance de l’autre côté de l’Atlantique.
Trois ouvrages seront finalement publiés et réédités.
« C’est un oncle qui m’a prêté un de ces livres. Je ne connaissais pas l’histoire de ces Savoyards ».
C’est par ces livres que Raymond découvre alors ces familles parties du Chablais : les Buttay et les Peillex de Bernex, les Viollaz de Saint-Paul, les Bordet et les Treboux de Vinzier, les Trabichet de Vailly, les Favre de Champanges et aussi les nombreux émigrants de Marin et des communes environnantes.
Ces livres, davantage récits romancés que travaux d’historiens, ont néanmoins joué leur rôle : ils ont donné à Raymond l’envie de connaître à son tour ces fameux « cousins d’Argentine ».
De Bernex à Paris, sans jamais oublier le Chablais
Raymond, animateur à Radio Première

Raymond Chevallay est né à Bernex le 26 mars 1945. En 1964, après son service militaire, il part travailler en région parisienne, tout d’abord au journal Le Parisien, alors Le Parisien Libéré, pour les éditions du Val-d’Oise. Il poursuit ensuite sa carrière, au service communication, chez 3M France, multinationale américaine (post-it, scotch-Brite, etc..).
Durant plusieurs années il a animé une radio locale « Radio Première » sur le nord de l’île de France ou il a reçu de nombreux artistes, hommes politiques, écrivains et tout le monde associatif de la région.
Lorsqu’arrive la retraite, la Gazette du Val-d’Oise lui propose de travailler comme pigiste, notamment les week-ends lorsque les effectifs de journalistes sont réduits. Une activité qui lui permet de rencontrer élus, responsables d’entreprises, associations et habitants. « Une belle aventure humaine et sociale », qu’il devra finalement interrompre en 2025 en raison de problèmes de dos.
Mais toutes ces années passées en région parisienne ne lui feront jamais oublier ses origines. Chaque année, Raymond revient à Bernex retrouver sa famille et ses cousins.
Pour ses 60 ans : l’Argentine
En 2005, pour ses 60 ans, sa fille, hôtesse de l’air à Air France, lui offre un voyage en Argentine. Jean Favre lui transmet alors quelques noms de familles à rencontrer sur place, parmi lesquels celui des Jourdan.
Raymond part avec sa fille. Depuis Buenos Aires, il rejoint Villa Elisa où il prend contact avec Laura Jourdan, qui deviendra plus tard présidente du Centre savoyard de Villa Elisa.
Le rendez-vous est fixé à huit heures du matin. L’accueil sera à l’image de ce que Raymond découvrira ensuite régulièrement en Argentine : chaleureux et généreux. Il est logé dans le petit studio aménagé au Centre savoyard pour recevoir les gens de passage.
C’est à Villa Elisa qu’il fête ses 60 ans. En fin de cette même année, Raymond retourne en Argentine, cette fois avec Jean Favre et l’association Savoie-Argentine. Ce deuxième voyage va considérablement changer la suite de son histoire.
Stella
Lors de ce nouveau séjour, Raymond rencontre Stella, la sœur de Laura Jourdan.
Deux années passent, ponctuées de quelques courriers. La communication n’est pas toujours simple : Raymond a quelques notions d’espagnol qu’il complète avec des cours particuliers, Stella se débrouille déjà très bien en français elle a suivi des cours au Centre Culturel de Villa Elisa dont c’est une des ses principales actions.
Mais les kilomètres et la langue ne suffisent pas à interrompre leur histoire.
À partir de 2008, Stella vient chaque année retrouver Raymond à Paris. De son côté, Raymond multiplie les voyages vers Villa Elisa. A eux deux ils comptabiliseront une quarantaine de voyages.
En 2018, lorsque Stella prend sa retraite, leur union est officialisée et elle vient s’installer définitivement en France, à Paris.
Stella est née à Villa Elisa et vivait à Liebig, à une vingtaine de kilomètres. Une région que les membres historiques de Savoie-Argentine connaissent bien puisque Jacques Pignier, premier président de l’association, avait lui-même acheté une maison à Liebig.
L’histoire personnelle de Raymond et Stella rejoint ainsi naturellement celle de l’association.
Une époque où les échanges étaient nombreux
Raymond se souvient d’une période particulièrement dynamique. Entre les années 1990 et 2010, les voyages entre la Savoie et l’Argentine étaient fréquents. Presque chaque mois de novembre, un groupe partait retrouver les descendants des émigrants.
Le choix de novembre n’était pas anodin : alors que l’hiver approchait en Savoie, l’Argentine vivait sa fin de printemps. C’était également la période anniversaire de la fondation de Villa Elisa.
Une année restera particulièrement marquante : 60 maires ou anciens maires du Chablais sont partis ensemble en Argentine.
Les échanges ne concernaient pas uniquement les voyages touristiques. Des jeunes Argentines venaient en France comme filles au pair. Elles apprenaient auparavant le français dans les Centres savoyards. Les garçons fréquentaient eux aussi les cours de français.
Pour pouvoir venir en France, certaines conditions devaient être remplies, notamment la connaissance de la langue et, selon les situations, la possession d’un permis de conduire international.
À cette époque, les liens entre les deux pays étaient entretenus en permanence.
Président… depuis Paris
Après son deuxième voyage, Raymond adhère à Savoie-Argentine.
Un jour, Jean Favre l’invite à participer à une réunion de l’association à Champanges. Il fait alors connaissance avec Fernand Bugnet, Guy Pasquier et toute une équipe engagée depuis plusieurs années.
En 2011, Jean Favre annonce son souhait de quitter la présidence qu’il occupait depuis 1997. Il faut lui trouver un successeur.
« Jean Favre m’a proposé », se souvient Raymond, qui accepte finalement la présidence.
Une fonction loin d’être évidente lorsque l’on habite la région parisienne et qu’une association agit principalement dans le Chablais.
« Si j’avais été sur place en Chablais, les réalisations auraient été différentes », reconnaît-il aujourd’hui. Cela ne l’empêchera pourtant pas d’agir.
Onze années de Hasta Luego
Parmi les réalisations dont Raymond peut être fier figurent plusieurs voyages en Argentine, mais aussi le développement de la communication de Savoie-Argentine.
Pendant onze années, il rédige Hasta Luego, le bulletin qui permet aux adhérents de suivre la vie de l’association et de garder le contact avec l’Argentine.
Ces numéros ont aujourd’hui rejoint les archives du site de Savoie-Argentine et constituent une véritable mémoire de cette période.
Raymond participe également à la naissance du premier site Internet de l’association.
« Au début, Internet, je n’y connaissais pas grand-chose », reconnaît-il « j’ai été aidé par des étudiants de l’Université de Cergy Pontoise pour la réalisation du premier site internet ». Son gendre, ingénieur informaticien, a pris le relai par la suite. Raymond prépare les articles et son gendre se charge de les mettre en ligne.
Cette organisation peut aujourd’hui paraître artisanale. Elle répondait pourtant déjà à un objectif qui reste exactement le même : transmettre l’histoire, les nouvelles et les témoignages pour éviter qu’ils ne disparaissent. C’est dans cet esprit qu’il nous confie : « J’ai participé à l’écriture du livre des Savoyards du Monde qui raconte notre histoire de l’émigration«
Avant tout, répondre aux gens
Parmi toutes ses activités, ce ne sont pourtant ni les voyages ni le site Internet que Raymond évoque avec le plus de satisfaction. Ce qu’il retient surtout, ce sont les personnes.
De nombreuses familles contactaient l’association pour rechercher un ancêtre, retrouver une branche familiale ou comprendre l’histoire d’un parent émigré. Avec Christian Gavard, Raymond tentait de répondre à ces demandes généalogiques.
D’autres personnes souhaitaient préparer un voyage, retrouver quelqu’un en Argentine, venir en France ou simplement obtenir un renseignement.
Avec Stella, Raymond disposait alors d’un formidable réseau des deux côtés de l’Atlantique.
Et souvent, le rôle de l’association ne s’arrêtait pas à donner une adresse.
« Ils partageaient la vie des familles »
Raymond et Stella mettaient en relation les Argentins venant en France avec les familles savoyardes.
Beaucoup passaient naturellement par Paris où Raymond les guidait ou les promenait en bus en Haute Savoie et en Suisse (Sion, Martigny…).
Raymond se souvient : « Une fois, ils étaient onze à venir d’Argentine. Je les ai trimballés avec mon bus ! J’ai même réussi à les loger chez les gens : Christian, Christiane Ducret, Chantal Bettschen, Alphonse Nambride et d’autres… »
Stella conserve de cette époque un souvenir très précis. Pour elle, ce qui faisait toute la richesse de ces échanges n’était pas seulement de montrer Annecy, Chamonix, le Mont-Blanc ou les différents sites touristiques. C’était autre chose.
« Quand ils étaient logés chez l’habitant, ils partageaient la vie. Les Argentins étaient au cœur des familles françaises et ainsi chacun pouvait mieux connaître l’autre. Quand les Français vont là-bas, on essaie de faire pareil, même si ce n’est pas forcément dans la même famille. »
Et Stella insiste : « L’important, c’est de partager chez les gens. Pas uniquement de faire des voyages partout et de voir des sites historiques. Il faut aller chez les gens, discuter avec eux, manger avec eux, dormir chez eux… »
Puis elle ajoute cette phrase qui résume peut-être à elle seule l’un des enjeux actuels de Savoie-Argentine : « Mais pour cela, il faut que quelqu’un s’en occupe. »
La Savoie, mais aussi le Valais
Cette volonté de créer des liens ne s’arrêtait d’ailleurs pas aux frontières administratives. Lorsque Raymond conduisait les groupes argentins à Chamonix ou Annecy, il n’oubliait pas ceux dont les ancêtres étaient originaires du Valais et les emmenait jusqu’à Sion.
« À l’époque, Savoie-Argentine et Valais-Argentine étaient très proches », rappelle Raymond. Une proximité naturelle lorsque l’on sait que l’émigration vers les colonies argentines concernait les populations de plusieurs territoires alpins.
« Mes ancêtres du bout du monde »
Raymond a également contribué à faire connaître cette histoire bien au-delà de l’association. Il est notamment à l’origine du reportage diffusé sur TF1, « Mes ancêtres du bout du monde ».
La télévision avait suivi plusieurs Argentins venus rechercher leurs racines dans le Chablais, parmi lesquels Marta Bilche, jusque dans les alpages de Bonnevaux, chez Pascal Bel, aujourd’hui maire de la commune.
Une nouvelle manière de montrer au grand public que cette histoire commencée au XIXᵉ siècle continuait à vivre grâce aux descendants.
Rencontre avec le gouverneur Gustavo Bordet
Raymond a rencontré Gustavo Bordet à Liebig. A l’époque, celui-ci était gouverneur de la province d Entre Rios. Ces ancêtres sont venus de Vinzier en Argentine.
Gustavo Bordet avait apprécié les documents officiels de ses ancêtres que lui avait confié Fernand Bugnet, ce « Vinzolais », fidèle trésorier de l’association Savoie-Argentine.

Lorsque les élus étaient aussi acteurs de cette histoire
Cette période fut également marquée par un engagement important des collectivités françaises locales aux côtés de Savoie-Argentine.
Sous la présidence de Jean Favre, de nombreux élus du Chablais s’étaient fortement impliqués dans les échanges avec l’Argentine. Une année, de nombreux maires ou anciens maires avaient même fait le voyage pour rencontrer les descendants des émigrants savoyards et découvrir les Centres qui entretenaient cette mémoire.
En 2003, l’Assemblée des Pays de Savoie, qui regroupait les Conseils généraux de Haute-Savoie et de Savoie, donna une nouvelle dimension à cette coopération par l’intermédiaire de Savoie Solidaire. Cette structure apportait des moyens financiers à différents pays, dont l’Argentine, en s’appuyant localement sur Savoie-Argentine. Des contrats de coopération décentralisée furent notamment mis en place avec Villa Elisa et San José.
Les maires argentins de ces deux villes vinrent également en Haute-Savoie. Raymond les accueillit notamment à Annecy et les accompagna pour leur faire découvrir la région.
Il ne s’agissait donc pas seulement de voyages ou de rencontres officielles. Cette coopération permettait aussi de soutenir les Centres savoyards d’Argentine, leurs activités culturelles et notamment l’apprentissage de la langue française.
En 2011, au moment où Raymond prenait la présidence de Savoie-Argentine, cette coopération décentralisée fut abandonnée. Le Conseil général de la Haute-Savoie décida néanmoins de maintenir son soutien en versant à l’association une contribution importante, attribuée en priorité aux trois Centres savoyards de San José, Villa Elisa et San Carlos.
Ces centres continuent aujourd’hui encore à préserver la mémoire des émigrants savoyards, à entretenir les liens avec la France et à transmettre la langue française aux nouvelles générations.
Cette période rappelle combien les relations entre la Savoie et l’Argentine reposaient alors à la fois sur l’engagement des bénévoles, celui des Centres savoyards et le soutien des élus et des collectivités.
Un prochain article reviendra plus précisément sur cette époque et sur ces contrats de coopération décentralisée.
Une histoire ne vit que si quelqu’un la fait vivre
Les années ont passé. Les voyages sont moins nombreux. Les échanges ont changé. Les générations qui avaient directement connu cette grande période de rapprochement vieillissent et certaines ont disparu.
Les soutiens institutionnels ne sont plus ceux d’autrefois. Pourtant, en Argentine, les descendants des Savoyards sont toujours là. Les Centres culturels continuent leurs activités, enseignent le français, recherchent leur histoire et entretiennent le souvenir de ces familles venues des Alpes au XIXᵉ siècle.
De ce côté-ci de l’Atlantique, cette histoire ne peut pas davantage se contenter de vivre sur les acquis du passé.
Les archives, les photographies, les voyages organisés autrefois et les souvenirs constituent un patrimoine extraordinaire. Mais un patrimoine n’a de sens que s’il est transmis et s’il permet de créer de nouvelles rencontres. Raymond Chevallay en est sans doute l’un des meilleurs exemples.
Malgré la distance qui le séparait du Chablais, il s’est engagé. Il a organisé, écrit, recherché, téléphoné, mis les gens en relation et souvent accueilli tout ce petit monde. Pas parce qu’il y était obligé. Simplement parce qu’une association ne fonctionne que lorsque ses membres décident de la faire vivre.
Raymond et Stella continuent
Raymond est aujourd’hui toujours membre de Savoie-Argentine.
Son expérience, sa connaissance de l’Argentine et les nombreuses relations qu’il a nouées au fil des années avec les familles et les Centres savoyards constituent une mémoire précieuse pour l’association.
Avec Stella — « son assistante », comme il aime à le dire — il souhaite continuer à participer à cette relation entre les deux pays.
Ils pourront notamment contribuer aux articles publiés sur savoie-argentine.org, transmettre leurs souvenirs et leurs connaissances, aider à identifier les personnes qui ont participé à cette histoire et répondre aux questions concernant les relations entre la Savoie et les « cousins d’Argentine ». Car derrière l’histoire de Raymond et Stella se cache finalement une invitation adressée à tous.
Les liens entre la Savoie et l’Argentine ont été construits pendant des décennies par des hommes et des femmes qui ont accepté de donner un peu de leur temps. Ils ne pourront continuer à vivre que si d’autres prennent aujourd’hui le relais.
Raymond et Stella, eux, n’ont pas encore raccroché.
















Bien content de reprendre de vos nouvelles???
Jean Claude
Me voilà retranché à la maison, suite au départ d’Agnès en EHPAD.Les années sont là, j’ai un peu abandonné le téléphone, internet, j’ai ainsi perdu le contact et j’ai eu du plaisir de relire le parcours de Raymond et Stella, sans oublier Laura? PLUS de nouvelles, MERCI, à bientôt