Bellevaux, « le plus grand berceau de France »

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En 1939, Bellevaux était connue pour l’importance exceptionnelle de ses familles nombreuses, au point d’être présentée comme « le plus grand berceau de France ».

Derrière cette image se dessinent aussi les difficultés d’une vallée où la terre ne pouvait offrir un avenir à tous. On comprend mieux, à la lecture de ce reportage sur un magazine d’époque, pourquoi certains habitants choisirent de partir, notamment vers l’Argentine et la colonie de San Carlos.

Voici l’article du Magazine du 8 août 1939, généreusement prêté par Cécile Hugon, qui révèle que Bellevaux est la commune de France qui compte le plus de familles nombreuses.
En cette année 1939, le Code des Familles est promulgué. Les allocations qui en découlent, devraient apporter « un peu de beurre dans les épinards » pour les habitants de Bellevaux
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Transcription du magazine
CONNAISSEZ-VOUS BELLEVAUX ?

C’est en Haute-Savoie, non loin de Thonon et de Geneve, un petit village « aux maisons blanches avec des contrevents verts » comme les aimait Rousseau …
Des maisons ? Des nids plutôt, car chacune d’elles abrite des nichées d’enfants …
Soixante-quatre mamans de ce bourg rustique ont eu de 5 à 17 enfants.
Pourtant la population qui était de 1700 habitants en 1923 est tombée à 1040 …
La raison ? Elle est simple. On n’élevé pas des enfants avec des discours contre la dénatalité, mais avec du lait, du pain, des légumes, des fruits et de Ia viande. Or jusqu’ici l’Etat versait aux familles nombreuses 324 francs par an et par enfant. C’est-à-dire que chaque gosse avait un peu moins de vingt sous par jour pour se nourrir …
On comprend, dans ces conditions, que le cimetière de Bellevaux grandisse trop vite aux dépens du village et que les tombes de bébés s’y pressent les unes contre les autres. Les mamans de France n’enfantent pas des fils et des filles pour établir des records, mais pour les chérir, les élever, en faire des hommes et des femmes qui ajouteront plus tard de nouveaux maillons à la chaine familiale.
Alors, beaucoup de mamans de Bellevaux ont abandonné les dalles blanches du petit cimetière pour aller bercer des berceaux nouveaux a Ia ville où l’on est mieux payé et où l’on peut donner à manger à ses enfants …
Car, n’est-ce pas, la médaille de la Reconnaissance nationale, c’est flatteur, ça brille sur une poitrine, mais ça ne se mange pas …
Avez-vous vu parfois des gens qui viennent de gagner à la Loterie nationale ?
Eh bien ! Bellevaux tout entier offrait, dimanche dernier, ce spectacle. A la sortie de l’église, les hommes formaient des groupes ou on lisait et discutait le journal. Le Code de la famille venait d’être promulgué. Ces braves gens n’osaient y croire. Ils attendaient leur curé pour de plus amples renseignements …
La veille, ils m’avaient dit : « Ici, monsieur, la vie est bien dure. La terre rapporte peu. Les loyers sont chers. Beaucoup d’entre nous n’avons qu’une pièce et une cuisine ou nous nous entassons pêle-mêle, le père, la mère, sept ou huit enfants et quelquefois, par-dessus le marché, la grand’mère ! Nous ne mangeons jamais de viande et depuis le régiment nous n’avons pas connu le gout du poisson. A midi, soupe el pommes de terre. Le soir, soupe avec un morceau de pain et du fromage ! Nous vendons vingt-deux sous le litre de lait de nos vaches pour faire du roblochon. Voulez-vous nous dire combien se vend le roblochon a Paris ?… »
Des mamans, mises en confiance, sortaient de l’ombre, prenaient à leur tour la parole :
« Nous avons eu douze enfants, disaient-elles, et nous avons peiné dur pour leur donner le sein, les soigner, sans abandonner le ménage de la maison et les travaux des champs. Il ne nous en reste aujourd’hui que sept. Peut-être qu’avec un peu d’argent et des médicaments, nous aurions pu sauver les cinq autres quand ils étaient malades. Car vous savez, monsieur, à Bellevaux, l’air est hon !… »
Oui l’air est bon. Heureusement d’ailleurs, car sinon … Mais aujourd’hui les mauvaises heures sont oubliées. Chacun suppute son revenu. Trois cents francs par mois et par enfant, c’est la fortune … On fait des projets. « On ne couchera plus qu’à trois ou quatre dans une chambre : chacun aura sa chaise pour s’asseoir à table. On aura deux paires de souliers, une pour tous les jours, et une pour le dimanche … »
Humbles projets qui mettent un sourire joyeux sur le visage des hommes !
Mais c’est en vain que j’ai cherché autour de moi les femmes.
Elles étaient déjà parties vers le cimetière porter quelques bouquets de fleurs des champs sur les tombes des petits qu’elles avaient donnés à la France et que la France ne leur avait pas donné le moyen de sauver …

Jean Marial.

Un petit village de Haute-Savoie comme il en est des milliers en France ; un village à flanc de montagne avec son église, son clocher, ses femmes trapues, ses prairies parsemées de pommiers, ses petites cours qui embaument le tilleul ! Mais Bellevaux tire sa fierté d’autre chose : il est la commune où l’on compte le plus de familles nombreuses.

C’est dans leur foi catholique et dans la stricte observance des préceptes de l’Église que les habitants de Bellevaux ont jusqu’ici trouvé le courage de supporter la gêne et parfois la misère qui étaient le lot des familles nombreuses …

Le dimanche, hommes et femmes suivent la procession.

Deux fois par semaine, le curé réunit les jeunes – et même les moins jeunes – pour leur enseigner le chant.

Ces simples paysans possèdent un sens musical inné. Parmi eux, les pères de sept et de dix enfants ne se comptent plus.

Ce cliche réunit 64 mamans de Bellevaux qui ayant eu de 5 à 17 enfants ont été décorées de la médaille de la Reconnaissance nationale … C’est bien, mais sans doute les allocations, accordées par le Code de la famille, leur sont-elles plus agréables encore ?

LE PLUS GRAND BERCEAU DE FRANCE

LE CODE DE LA FAMILLE APPORTE A CETTE COMMUNE DE HAUTE-SAVOIE
QUI EST CELLE DE FRANCE QUI COMPTE LE PLUS DE FAMILLES NOMBREUSES
UN PEU D’AISANCE ET BEAUCOUP D’ESPOIR DANS L’AVENIR DE SES ENFANTS.

La famille des Baud qui compte déjà 24 membres s’est réunie récemment pour fêter une nouvelle union.

C’est à de telles familles que les prêts au mariage s’imposaient.

« Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez ! »

Mais l’on ne peut embrasser que son frère ou sa sœur, car cette ronde joyeuse est formée des seuls enfants de la famille Meynet !

Le grand-père Dominique Meynet a 83 ans. Sa femme est aveugle. Il a eu onze enfants dont cinq sont morts. « C’est souvent comme ça, par ici, » me disait-il hier . « Les gosses ne mangent pas toujours à leur suffisance et l’on n’a pas de quoi payer des médicaments ! » Il ajoutait : « Trois de mes enfants ne sont pas mariés. Dame ! c’est que la vie est dure. Qu’est-ce qui reste, dites-moi, quand on a payé le boulanger, l’épicier, le marchand de chaussures et le fisc ? »

La fille aînée de Meynet garde les vaches à Irmenda, 1.250 mètres plus haut. Elle se lève à 3 heures et demie, tous les matins, afin de les traire, puis va porter le lait chez la fruitière qui l’achète pour une fabrique de roblochons. On le paie 22 sous le litre … Mais cela ne fait pas baisser le prix du roblochon à Paris !

Le fils Meynet (Honoré) ne peut pas se plaindre.

Il est menuisier et charpentier. Il n’a que quatre enfants, mais il est veuf.

Sa fille tient le logis et vient parfois l’aider dans son travail quand on n’a pas besoin d’elle aux champs.

Léon Meynet a sept enfants. Sa femme a eu trois gosses la même année dont deux jumelles.

« Si ‘en avais eu deux de plus comme Mme Dionne, au Canada, nous serions riches ! » dit-elle.

Hélas ! il n’est pas sûr qu’en France les « quintuplées » elles-mêmes eussent fait fortune !

A midi, une soupe et des pommes de terre. Le soir, une soupe et un peu de fromage. On mange debout.

Comment offrir des chaises à ses neuf enfants quand l’Etat jusqu’ici ne versait que 320 francs d’allocations familiales, soit un peu moins de 20 sous par jour et par enfant ! Ce scandale, désormais, va cesser

Chez Joseph-Léon Meynet, le père, la mère et leurs huit petits doivent s’entasser dans une seule pièce entre l’écurie et la cuisine.

Et pourtant la ménagère trouve le moyen de tenir les enfants et la maison propres !

Comment retrouver, parmi toutes ces chaussures, les siennes ! La petite fille à choisi les plus neuves ! Mais quand il faudra en acheter d'autres ...

Chez Meynet, Jean, Honoré, il ne reste plus que 8 enfants sur 12. Qu’importe !

La fille ainée, Mme Converset Polycarpe, a déjà donné le jour à 8 petits.

Le Code de la famille va lui permettre de les élever …

Victoire des berceaux sur la tombe !

Dans cette autre famille Converset, il y a neuf petits-enfants sans mère.

Le veuf n’a pas eu droit jusqu’ici au prix de la reconnaissance des familles nombreuses !

On ne le décerne, en effet, qu’à un couple. La fille ainée, âgée de 14 ans, élève ses cadets.

Maintenant tous ont le sourire. On pourra peut-être manger de la viande une fois par semaine.

Mme veuve Bémar a élevé 10 enfants dont 5 sont vivants.

Elle veille encore au ménage. Son fils Albert, demeuré célibataire, reste avec elle.

Le prêt aux jeunes ménages paysans va lui permettre peut-être de fonder à son tour une famille.

En 1914, les gars de Bellevaux arrivaient encore à se faire photographier une fois dans leur vie.

Ces humbles photos éternisent le souvenir de ceux qui disparurent dans la Grande Guerre.

La famille Bémar Hubert vit dans une seule pièce où couchent la grand-mère, le père, la mère et sept enfants. Confort ? Hygiène ?

A l’école même, il n’y a pas d’eau ; et Bellevaux n’aurait pas d’électricité si une usine suisse ne s’était installée à proximité.

Au cimetière on voit une impressionnante rangée de petites tombes d’enfants !

Pourtant l’air de Bellevaux est pur et les enfants sont sains.

Mais on ne pouvait nourrir et soigner les gosses avec des discours sur la Natalité !

Bien des maisons dans la commune sont abandonnées.

« Si le Code de la famille n’avait pas été promulgué, me dit le curé, dans dix ans nous n’aurions plus eu que 300 habitants ! »

« Les routes de Bellevaux laissent beaucoup à désirer.

Les pouvoirs publics semblent négliger systématiquement celles qui sont les plus utilisées par les cultivateurs »,
m’a-t-on confié.

« Plus de quarante familles sont parties de Bellevaux », me dit le maire tout en coupant, son bois.

Le père Place a élevé 14 enfants.

Aujourd’hui qu’il a 69 ans, il demeure seul avec sa femme.

Quand le Code de la famille sera-t-il complété par la retraite des vieux pères de familles nombreuses ?

Mutilé de guerre, privé d’un œil et d’une jambe, le garde champêtre porte les dépêches dans un rayon de 8 km.

Il a eu douze enfants. Il lui en reste 8. Il gagne 3.000 fr. par an. Ces chiffres se passent de commentaires.

A Bellevaux, la foi féconde les foyers des jeunes et récolte l’hommage des vieux !

Ce vieillard monte chaque jour au sommet de la montagne pour embellir l’image sainte qu’il a creusée dans les rochers …

« A Bellevaux, nous aimons tous les enfants, me dit cette bonne vieille qui est la dernière à porter le vieux chapeau savoyard. On suit les lois du Créateur : Croissez et multipliez ! » Les lois du Créateur viennent heureusement d’être complétées par les dispositions du Législateur …

FIN

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