Cécile Hugon, une vie bercée par les liens entre Bellevaux et l’Argentine

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À 86 ans, Cécile Hugon possède une mémoire remarquable et un patrimoine familial particulièrement riche.

Pendant près de trois heures, elle nous a raconté une partie de l’histoire de sa famille, intimement liée à celle des habitants de Bellevaux partis s’établir en Argentine au XIXe siècle.

Des premières lettres envoyées depuis San Carlos aux voyages effectués sur les traces de ses ancêtres, son récit témoigne de liens familiaux qui ont traversé l’océan et résisté au passage du temps.

Une enfance à la Cressonnière

Cécile Hugon, née Félisaz, voit le jour en 1940 au lieu-dit « La Cressonnière », à Bellevaux, à une époque où les sages-femmes se rendaient encore au domicile des familles pour aider les mères à accoucher.
Son arrière-grand-père vivait à Villard-sur-Boëge avant d’être nommé garde forestier à Bellevaux. Lorsqu’il alla se présenter au maire de la commune, celui-ci avait quatre filles à marier. Petit et barbu, le nouveau garde forestier faisait rire les jeunes femmes. Malgré tout, l’une d’elles succomba à son charme.
Le maire transmit alors au jeune couple la moitié d’une habitation qu’il possédait à la Cressonnière. C’est ainsi que la famille de Cécile s’installa durablement dans ce hameau.
Sa mère appartenait à la famille Pasquier de la Chèvrerie à Bellevaux. Les Pasquier sont originaires du village de Gruyère en Suisse.
En 1692 s’installèrent à Bellevaux-Vallon des familles de « fruitiers » suisses, capables de gérer les grands domaines des moines Chartreux, les Gaillard, les Vautey, les Pasquier.

En 1709 les frères Gaillard laissèrent la métairie à Claude et François Pasquier. Puis ce furent des locations diverses jusqu’à l’acquisition par les Pasquier d’une partie des terres, plus la Chèvrerie avec le moulin et la scierie.

Quatre membres de la famille partis en Argentine

L’histoire argentine de la famille commence en 1866 avec le départ de trois sœurs et d’un frère de l’arrière-grand-père de Cécile : Séraphie, Alphonsine, Marianne et Basile.
Ils ne partaient pas à l’aveuglette, ils signaient à Genève un « Contrat de colonisation pour 5 personnes en âge de travailler et recevaient 33 ha, 2 vaches, 2 chevaux, des matériaux pour construire leur maison et des semences pour les futures récoltes ».
Deux des jeunes femmes avaient une vingtaine d’années, tandis que la plus jeune, Marianne, n’avait que 16 ans. Basile, resté célibataire, termina sa vie en Argentine et mourut à l’hôpital de Buenos Aires.
Sous l’insistance de ses parents, un second frère, Joseph, partit à son tour en Argentine pour rejoindre la fratrie. Mais l’expérience fut de courte durée. Il revint à Bellevaux en déclarant simplement : « Il n’y a pas de montagnes là-bas. Ça ne m’intéresse pas… »
Avant leur départ, les deux sœurs aînées avaient épousé deux frères Favre de Bellevaux. Trois autres frères Favre participèrent également au voyage. Tous se retrouvèrent avec de nombreux Ballavauds dans la colonie de San Carlos Norte.
Alphonsine contracta une maladie pendant la traversée. Elle en mourut sept ans plus tard. La plus jeune sœur, Marianne, épousa alors son beau-frère, déjà père de plusieurs enfants.
« Un raisonnement de catholiques, explique Cécile. À Bellevaux, c’était très catholique ! Nous avons eu, je crois, le même prêtre pendant près de cinquante ans. Il était très rigoriste. C’était l’intégrisme avant l’heure ! »

La religion comme point de ralliement

Dans leur nouveau pays, les émigrants s’accrochèrent à leur foi et à leurs traditions. La religion constituait à la fois un repère spirituel et un moyen de préserver la cohésion de la communauté.
« Ils ont même donné à l’église de San Carlos le même nom qu’à celle de Bellevaux : l’église Notre Dame de l’Assomption », souligne Cécile.
Pour ces familles parties de presque rien, il fallait défricher les terres, construire les maisons et organiser une vie collective. La religion fut ainsi l’un des premiers points de ralliement, aussi bien physique que social.
Lorsqu’il fallut donner un nom à la colonie, les habitants auraient choisi de rendre hommage à Charles Beck, l’un des hommes ayant participé à la venue des Ballavauds en Argentine en 1866. Le prénom Charles inspira le nom de Saint-Charles, rapidement hispanisé en San Carlos.
Les habitants construisirent eux-mêmes leur église, avec leurs propres moyens. Une lettre de Séraphie raconte même qu’une année, le clocher ne put être achevé parce que les sauterelles avaient dévoré toute la récolte.
Le frère de Séraphie, Basile, était menuisier. Lors de son premier séjour à San Carlos, Cécile découvrit, dans la grande pièce où elle était reçue, un prie-Dieu fabriqué par son arrière-grand-oncle. Celui-ci avait également réalisé les meubles de la sacristie.

Une correspondance commencée dès le XIXe siècle

Dès son arrivée en Argentine, Séraphie écrivit régulièrement en France. Elle s’adressait d’abord à ses parents, puis à son frère, à sa belle-sœur et à un cousin de Samoëns de la même génération.
En 1875, Séraphie annonça qu’elle était enceinte. Par une étonnante coïncidence, sa belle-sœur de Bellevaux et sa cousine de Samoëns attendaient également un enfant.
Séraphie leur fit alors cette proposition : « Si vous avez des garçons, promettez-moi de les appeler Eugène. Cela permettra de resserrer les liens familiaux. »
Trois garçons prénommés Eugène naquirent ainsi dans les trois branches de la famille : un Favre en Argentine, un Pasquier à Samoëns et le grand-père Pasquier de Cécile à Bellevaux.
Les trois Eugène s’écrivirent et prolongèrent une correspondance familiale qui allait traverser les générations.

Eugène Favre (fils de Séraphie Pasquier Favre) et Theresa Rey Favre, avec leurs enfants
Le retour de Séraphie en France

Séraphie revint un jour en France afin de faire soigner son fils Basile, qui souffrait d’asthme. Ce voyage lui avait été conseillé par un médecin de l’hôpital de Buenos Aires.
Cécile possède encore une carte postale envoyée depuis le château d’If. Séraphie y expliquait qu’elle n’avait pas eu le temps d’écrire avant son départ précipité. Arrivée à Marseille, elle annonçait qu’elle allait prendre le train pour Nice, où elle devait rester trois mois avec son enfant.
Pendant le séjour médical de Basile, Séraphie revint à Bellevaux. Son fils Eugène l’avait accompagnée pendant le voyage, tandis que son mari, Ferdinand, était resté en Argentine.
Le début du XXe siècle fut ainsi une période particulièrement festive à Bellevaux. Pour les uns, il s’agissait du retour de Séraphie ; pour les autres, de « la venue des Américains », comme on désignait parfois les membres de la famille établis de l’autre côté de l’Atlantique.
Pour le jeune Eugène, ce séjour fut l’occasion de découvrir les chalets d’alpage, les fêtes, les danses et les jeunes filles de Bellevaux. Bien des années plus tard, il racontait encore ces souvenirs dans ses lettres.

Des lettres écrites en trois langues

Au départ, Eugène écrivait au grand-père de Cécile. À la mort de celui-ci en 1949, l’un de ses fils refusa de poursuivre la correspondance, prétextant qu’Eugène ne parlait pas suffisamment bien le français.
Le père de Cécile s’y opposa fermement. À ses yeux, il était impensable d’interrompre une correspondance familiale commencée en 1866. Les parents de Cécile reprirent donc les échanges avec Eugène Favre.
Les lettres d’Eugène avaient une particularité : elles étaient toujours écrites en trois langues. Il commençait en patois, poursuivait en français et terminait en espagnol.
Cécile se souvient encore de l’arrivée de ces courriers : « Nous étions gamins. J’avais 8 ou 9 ans et nous voyions arriver une enveloppe légère, spécialement destinée au courrier par avion, avec son cadre bleu et blanc. Comme les lettres « par avion » côté français était encadrée de bleu, de blanc et de rouge. Nous disions alors : “Ah, Eugène a écrit à maman !” C’était souvent elle qui répondait, car mon père, qui était maire de Bellevaux, avait bien d’autres préoccupations. »
Ces lettres étaient attendues avec impatience par toute la famille.
« Dès que le facteur apportait une enveloppe entourée de bleu et de blanc, nous disions : “Ouvre-la vite, maman, il y a sûrement des histoires amusantes !” Jusqu’à sa mort, en 1956, Eugène a continué à écrire en français, en patois et en espagnol. Ses lettres, c’était notre bulle d’air. Nous trouvions cela extraordinaire. »
Les courriers étaient souvent accompagnés de photographies racontant la vie quotidienne en Argentine. Certaines montraient, par exemple, le battage de la moisson chez la famille Bally. Apparemment, les Bally avaient acheté une machine pour battre le blé. Beaucoup de personnes pouvaient ainsi en profiter et éviter de faire ce travail à la main.

Des liens entretenus par les parrainages

Eugène fut celui qui conserva le plus longtemps le lien avec la famille française. Sa sœur Célia souhaita devenir la marraine de l’une des sœurs de Cécile. C’est en son honneur que celle-ci reçut le prénom de Célia.
André, le fils d’Eugène, demanda à être le parrain du frère de Cécile, qui fut naturellement prénommé André.
Célia prit ensuite le relais de son père dans la correspondance. Elle ne se maria pas et n’eut pas d’enfant. Heureusement, sa cousine Béatrice Favre Barrera, mère de cinq enfants, continua, elle aussi, à écrire à la famille de Bellevaux.

Les cousins argentins arrivent à Bellevaux

Dans les années 1960, alors que Cécile avait une vingtaine d’années, ses parents lui annoncèrent un jour : « Les Argentins arrivent ! »
« Lesquels ? Des jeunes ? », demanda-t-elle aussitôt.
Son père lui répondit qu’il s’agissait de retraités. Un couple arriva alors en compagnie d’André, le parrain de son frère.
Le père de Cécile invita toute la parenté à venir rencontrer les cousins argentins. Leur séjour donna lieu à de nombreuses fêtes et à de grands repas organisés dans les différentes familles. « Ils savaient que j’avais 20 ans et avaient apporté beaucoup de disques de tango. C’est avec eux que j’ai appris à danser le tango argentin. »
Cette période fut marquée par de nombreux échanges avec les cousins revenus au pays, parmi lesquels Célia, Béatrice et Alberto Bally. Les relations furent particulièrement soutenues des années 1960 aux années 1990.
Dans les années 1980, la sœur de Cécile se rendit à son tour en Argentine avec trois religieux : l’abbé Baud, curé de Bellevaux, l’abbé Chatelain et le chanoine René Pasquier. Ce dernier consacra près de quarante années de sa vie à l’élaboration de l’arbre généalogique de la famille Pasquier.

À Bellevaux, presque chaque famille avait un parent en Argentine

Cécile n’était pas la seule à grandir dans cette atmosphère tournée vers l’Argentine. À Bellevaux, presque toutes les familles comptaient un parent parti tenter sa chance de l’autre côté de l’Atlantique.
Son père avait décidé d’apprendre l’espagnol grâce à la méthode Assimil. Il pouvait ainsi converser avec son garde champêtre, Alphonse Meynet, lui-même revenu d’Argentine alors qu’il était encore jeune, avec ses parents, son frère et sa sœur.
Le grand-père d’Alphonse n’avait pas voulu finir sa vie en Argentine. Il souhaitait mourir et être enterré à Bellevaux.

Le premier voyage de Cécile en Argentine

Cécile ne participa pas au grand voyage organisé en 1990 pour célébrer le centenaire de Villa Elisa. Elle attendit 2006 pour se décider à partir avec l’association généalogique des Pasquier.
L’immense arbre généalogique de la famille avait été réalisé par le chanoine René Pasquier. Celui-ci le légua à son neveu et filleul, Armand Pasquier, lui aussi passionné de généalogie.
« L’arbre mesure quatre mètres de long sur un mètre de haut. C’est Armand qui a décidé qu’il ne fallait plus mettre les filles à la poubelle ! Il n’y avait aucune raison de les écarter : il fallait vivre avec son temps. Aujourd’hui, l’arbre doit compter près de 15 000 noms. »
Armand souhaitait rencontrer les descendants des trois arrière-grand-tantes de Cécile établies en Argentine. Un voyage fut donc organisé dans la province de Santa Fé. Quarante-cinq personnes y participèrent, soit la capacité maximale de l’autocar.
« Nous avons été reçus comme des rois. Pendant trois semaines, cela a été extraordinaire. J’ai alors décidé d’y retourner tous les deux ans. J’avais perdu mon mari en 2003 et je m’étais dit qu’il ne fallait plus attendre, mais profiter de la vie. »

Les 150 ans de San Carlos

En 2008, Cécile participa aux célébrations du 150e anniversaire de San Carlos.
Au dernier moment, María Luisa Rey Cassini lui demanda de prendre la parole en tant que représentante française présente à la cérémonie. « J’étais très surprise et je n’avais absolument rien préparé. J’ai simplement expliqué que j’étais l’arrière-petite-fille de Séraphie Pasquier et que mes arrière-grand-tantes avaient illuminé ma jeunesse avec leurs histoires extraordinaires sur l’Argentine. »
La cérémonie se déroulait dans un immense silo vide, aménagé pour l’occasion. Environ neuf cents personnes étaient attablées autour de brochettes de plus d’un mètre de long.
Ce grand moment de convivialité permit à Cécile de rencontrer de nombreux descendants de familles originaires de Bellevaux. Plusieurs d’entre eux parlaient français, notamment grâce aux cours dispensés par le Centre savoyard de San Carlos.

Une bibliothèque construite grâce à la solidarité franco-argentine

En 2010, Cécile retourna à San Carlos pour l’inauguration d’une bibliothèque. Sa construction avait bénéficié du soutien financier de la commune de Bellevaux, de l’association Savoie-Argentine, de la famille Pasquier, de l’association généalogique des Pasquier et du Département.
Le maire de Bellevaux, M. Meynet, avait fait le déplacement, tout comme Jean Favre, alors président de l’association Savoie-Argentine, qui prononça un grand discours.
Durant ces voyages, Cécile et son amie Josette savaient parfois s’écarter des programmes officiels. Lorsque de grands repas étaient organisés, elles préféraient partir à la découverte des boutiques et des rues environnantes, avec pour seule préoccupation de ne pas perdre le groupe.

L’église construite par les Ballavauds

En 2012, San Carlos Norte célébra les 125 ans de son église de l’Assomption.
« Cette église a été construite par les Ballavauds, avec leur propre argent, affirme Cécile. Je possède une lettre de mon arrière-grand-tante Séraphie dans laquelle elle explique qu’ils n’avaient pas pu construire le clocher cette année-là parce que les sauterelles avaient mangé toute la récolte. »
Cette anecdote illustre les difficultés rencontrées par les premières familles. Elles avaient quitté leurs montagnes pour des terres presque vides où tout restait à inventer : les habitations, les cultures, les commerces, l’église et la vie sociale.
Pour Cécile, leurs descendants ont conservé cet état d’esprit de pionniers : « Ils ont toujours l’innovation dans la tête. Ils ont gardé à la fois le sens des traditions et cet esprit des personnes qui débarquent dans un pays nouveau en se disant : “On va voir, on va faire.” Ils sont partis de rien pour construire leur vie. Dans leur tête, rien ne semble impossible. Ils vont toujours de l’avant. »

Du fromage savoyard sous le climat argentin

Cécile se souvient également d’une discussion avec Georges, alors qu’elle séjournait chez María Luisa. Elle souhaitait goûter le fromage qu’il fabriquait, mais celui-ci refusait de le lui faire essayer. « J’ai honte », lui disait-il.
Cécile tentait de le rassurer : « Tu sais très bien que ce n’est pas le même lait, la même herbe, les mêmes vaches, la même température ni le même climat… Le fromage ne peut pas être exactement identique à chez-nous. »
Georges fit finalement venir un spécialiste savoyard, d’Annecy, travaillant dans le secteur du comté. Celui-ci resta plusieurs mois auprès de lui pour étudier les conditions de fabrication. Il confirma que les différences de races bovines, d’alimentation et de climat avaient nécessairement une influence sur le produit. Il lui conseilla notamment d’utiliser du lait cru plutôt que du lait stérilisé pour se rapprocher davantage des fromages français…

« Oui, enfin… j’espère ! »

À la question de savoir si elle pense retourner un jour en Argentine, la réponse de Cécile reste immédiate : « Oui, enfin… j’espère ! »
Aujourd’hui, Cécile vit à Paris, près de ses deux enfants. Elle revient néanmoins de temps en temps dans son petit chalet de la Cressonnière.
Malgré la maladie, elle conserve un moral positif, un caractère jovial et des souvenirs presque intacts. Son enthousiasme et sa confiance en l’avenir demeurent communicatifs.
Comme beaucoup de familles ayant entretenu des relations étroites avec leur parenté argentine, Cécile possède un patrimoine précieux composé de lettres, de cartes postales, de photographies et de documents familiaux.
« Tout cela était dans la famille. Alors, j’ai tout pris et je le tiens à la disposition de tous. »
À travers ses souvenirs et les archives qu’elle a soigneusement conservées, Cécile Hugon nous transmet bien davantage qu’une histoire familiale. Elle raconte près de cent soixante ans de relations entre Bellevaux et l’Argentine, faites de départs, de lettres, de retrouvailles, de fêtes et d’une fidélité familiale que l’éloignement n’a jamais réussi à effacer.

Les lettres, les cartes postales et les photographies précieusement conservées par Cécile seront prochainement numérisées et mises en ligne.
À ces documents pourraient également venir s’ajouter les lettres envoyées autrefois de France vers l’Argentine, aujourd’hui conservées par les descendants de la famille.
La réunion de cette correspondance échangée dans les deux sens permettrait de reconstituer, de manière concrète et vivante, près d’un siècle et demi de relations familiales entre Bellevaux et San Carlos.

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