Andrée Cettour, une vie entre soins et racines argentines

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À bientôt 93 ans, Andrée Cettour parle de l’Argentine avec la même intensité qu’au premier jour.

Retraitée depuis longtemps, ancienne cadre infirmière, elle fait partie de celles et ceux qui ont vécu « le grand basculement » des années 1990, le moment où des familles savoyardes ont retrouvé, en Argentine, une branche partie au XIXᵉ siècle… et parfois perdue dans le silence.

Son récit est celui d’une femme de terrain, attachée aux faits, aux preuves, aux visages, malgré la complexité de clarifier l’exactitude de ses souvenirs aujourd’hui. Une vie de service aux autres, une vie d’urgences, et un lien familial devenu aventure collective.

Village de Bonnevaux

Le silence d’une mère

Andrée le dit sans détour, enfant, elle savait confusément que « des Savoyards étaient partis », qu’il y avait une histoire de famille… « Mon père, c’était sa famille, mais il est mort j’avais dix ans. Je n’en ai donc jamais parlé avec lui et ma mère refusait d’en parler. Pour elle, partir en Argentine était un échec».
Un échec de devoir quitter son pays, ses montagnes de Bonnevaux et surtout les siens. Un échec d’être poussé à tout abandonner.
Cette vision, Andrée la replace dans son contexte. A l’époque, on ne parlait pas « d’aventure », on parlait d’un départ douloureux, sans garantie de retour, sans certitude de survie.

Et pourtant, Andrée voit aussi l’autre face : le courage immense de « ceux qui ont osé partir sans savoir où ils allaient », avec pour tout bagage l’espoir. Dans son récit, reviennent des images presque impossibles à supporter : l’arrivée au milieu des épineux, la première nuit à la belle étoile, des draps posés sur les buissons pour que les enfants puissent dormir, un simple carré de terre matérialisé par des piquets numérotés. « Débrouille-toi », en somme.

Entre le jugement de sa mère et son propre regard, Andrée tient ensemble deux vérités : la douleur du départ… et la force des partants.

Une lettre, une rencontre, et l’idée d’un voyage

Le « déclic » n’est pas venu d’un passé transmis à la maison, mais d’une rencontre, celle d’André Bel. Très investi dans ces liens avec l’Argentine, il lui parle un jour d’une lettre reçue d’un certain Cettour.

Andrée accepte de correspondre avec cette personne. On est au milieu des années 1980. Les lettres arrivent en espagnol. Andrée n’est pas hispanophone. Au début elle se fait aider, puis apprend, progresse… Elle écrit en français, en face, on répond en espagnol. Un pont se construit, lentement, mot après mot, jusqu’au moment où la perspective d’un voyage devient réelle.

Dans ces débuts, un autre nom revient : Jacques Pignier, alors maire d’Abondance. Il explique un système d’épargne mensuelle pour financer LE voyage. Et dans l’ombre de ces démarches, des figures qui comptent : le curé Baud, et toute une dynamique locale qui prépare ce qui deviendra l’association Savoie-Argentine.

1990 - Buenos Aires puis Villa Elisa

Andrée est formelle : l’Argentine, pour elle, commence en 1990. Elle est déjà à la retraite. Elle part avec ce mélange de curiosité et d’appréhension que l’on ressent lorsqu’on rejoint une famille qu’on n’a jamais vue.

Et là, l’événement dépasse tout ce qu’elle pouvait imaginer.

A Villa Elisa, une foule immense attend les 235 visiteurs. Des pancartes, des cartons avec les noms, des rues marquées, une organisation impressionnante pour que chacun retrouve les siens. Il n’y avait plus une chambre à 100 kilomètres à la ronde. « On défile sur une estrade, avec une rose qu’on nous avait donnée, on annonce les patronymes, on se reconnaît parfois sans savoir comment ». Andrée raconte qu’elle a aperçu, depuis l’estrade, son correspondant Léonel Cettour. Elle logera chez lui durant le séjour, à Villa Elisa.

Ce qu’elle décrit n’est pas seulement une réception, c’est un peuple qui vient chercher ses racines. « Le spectacle du siècle », dit-elle. Et elle ajoute cette phrase qui résume tout : « Quand on en parle aujourd’hui, on pleure encore. » Trente-cinq ans après, l’émotion est intacte. Elle se souvient encore qu’en rentrant en car le soir, « Les gens étaient toujours au bord des routes pour nous applaudir. Ils sont venus de toute l’Argentine pour nous voir ».

Elle y retournera six fois, mais elle le reconnaît, « rien n’a jamais égalé 1990 ». Les voyages suivants étaient chaleureux, fidèles, généreux — « ils savent recevoir » — mais le premier avait la force de la découverte, l’onde de choc des retrouvailles.

Viviane et Frédéric, un destin tragique

Viviane était arrivée d’Argentine en 1990 pour être jeune fille au pair dans une famille de Bernex. C’est ainsi qu’Andrée a découvert que cette jeune femme venue de loin faisait en réalité partie de sa propre famille. Viviane souhaitait devenir professeure de français, tout en donnant des cours d’espagnol à Thonon.

Andrée se souvient encore de ce destin brisé :
« Viviane a rencontré Frédéric, un jeune homme du Nord. Il est allé la présenter à ses parents, dans le Nord, mais ils n’ont pas voulu la recevoir, persuadés qu’il s’agissait d’un « mariage blanc« . Ils se sont mariés malgré tout.
Puis, en 2015, elle est décédée d’un cancer de l’estomac. Frédéric était à l’hôpital quand Viviane est morte. Les infirmières lui ont demandé d’aller chercher des vêtements pour l’habiller… Il a dit oui, il est parti, et n’est jamais revenu. On l’a retrouvé pendu.
On les a inhumés le même jour et ils ont été enterrés ensemble. C’était quelque chose de terrible qui reste gravé dans mes souvenirs, surtout que je n’ai jamais su qu’elle était malade
.
»

Une infirmière d’urgences

Ce qui frappe chez Andrée, c’est la cohérence entre sa vie professionnelle et sa façon de vivre ces liens familiaux : elle aime le concret, l’action, le rythme.

Elle quitte son village de Bonnevaux pour se former à Lyon (à Édouard Herriot), puis passe par Paris (école des cadres à la Salpêtrière), et devient cadre infirmière, avec des responsabilités partagées entre plannings, organisation, accueil des familles, gestion des situations difficiles… Elle travaillera à Lyon, à Genève, à Paris, puis reviendra en Haute-Savoie, notamment à Annecy… surtout et toujours aux urgences, son service de prédilection.

Pourquoi les urgences ? Andrée répond simplement, « parce que ça bouge, parce que ça change, parce qu’on ne sait jamais ce qui va arriver ». Cette phrase résume toute sa personnalité. Andrée n’a pas choisi la facilité, elle a choisi la vie telle qu’elle vient, exigeante, imprévisible, humaine, ce qui lui fait dire « Je n’ai jamais été mariée, je n’ai jamais eu le temps !!! »

La famille, l’arbre, les preuves

Andrée n’est pas seulement témoin, c’est une bâtisseuse de mémoire.
Elle a couru les mairies « à une époque, il n’y avait pas l’ordinateur », pris des notes à la main, constitué des arbres, des listes, des correspondances et des photos sur beaucoup de noms. Son histoire familiale est celle des Cettour et de leurs ramifications, entre Bonnevaux (le berceau) et Villa Elisa, avec des prénoms qui se répètent, des branches qui s’entrecroisent, et parfois des zones à éclaircir (le frère parti, les descendances à compléter, les archives à retrouver).

Il y a 5 ou 6 ans Andrée a revu sa famille argentine en France. C’est Nilsa, l’épouse de Léonel décédé, qui est venu avec sa fille, son mari et ses deux enfants. Ils sont restés à La Chapelle une dizaine de jours, dans un appartement prêté par la nièce d’Andrée.
Ils ont pu « virer » un peu partout en voiture, « mais c’est là, fait remarquer Andrée, que par rapport à l’Argentine… il n’y avait personne pour les promener ».

Un investissement associatif

Andrée a été dans le bureau de l’association, « comme secrétaire, avec Simone » confirme-t-elle. Elle dit avoir été «l’aide », avec la modestie de ceux qui ont beaucoup fait sans jamais se mettre en avant.

Elle n’oublie pas non plus l’énergie de celles et ceux qui ont porté l’association, et notamment Jean Favre, dont le rôle a été déterminant pour faire vivre et grandir ces liens : il fallait des personnes capables d’entraîner, de convaincre, d’organiser, de « booster ». Andrée le sait : rien de tout cela n’arrive par hasard.

À bientôt 93 ans, Andrée Cettour incarne une génération de pionniers, ceux qui ont osé rouvrir une histoire familiale longtemps tue, traverser un océan, et se laisser bouleverser par une foule venue dire : « Vous êtes des nôtres. »

Son récit garde la trace de la vision de sa mère — ce départ vécu comme un échec — mais il montre aussi ce que cette histoire est devenue : une fierté, une rencontre, une mémoire partagée.

Infirmière d’urgences, cadre, femme d’action, Andrée n’en reste pas moins une femme qui souhaite transmettre et, comme elle le dit elle-même, tout ce qu’elle a rassemblé, lettres, listes, arbres, photos… n’est pas seulement un souvenir personnel : c’est un patrimoine à classer et à conserver.

Vanina, fille de Nilsa et Léonel, fête la réussite à son baccalauréat

Crédit photos et vidéo : Andrée Cettour
Source Texte : Andrée Cettour

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