Christiane Ducret – mémoire vive des Cettour entre Bonnevaux et Santa Fe

autre langue - otro idioma : Español (Espagnol)

Née CETTOUR-ROSE, Christiane Ducret tient ses racines de Bonnevaux, par son grand-père, avec un arbre généalogique bien fourni.

Elle a une vie bien ancrée dans le Chablais avec un passé professionnel à « La Cachat » (Eaux d’Évian).
Mais ce qui marque surtout quand on l’écoute, c’est sa façon de raconter comme une suite de petites histoires, parfois drôles, parfois dures, toujours très vivantes. Avec elle, l’histoire familiale n’est jamais “théorique”, elle a des visages, des voix, des détails concrets.

La découverte de l’Argentine
Victor Enrique CETTOUR de Santa Fé
Victor Enrique CETTOUR de Santa Fé

Pour Christiane, l’Argentine n’est pas arrivée par un livre, mais par une histoire transmise. Son grand-père savait qu’un Cettour-Rose était « parti pour les Amériques », un cousin pas forcément proche, mais bien réel dans la mémoire familiale.
Puis, il y a eu un déclic : un Argentin est venu à Bonnevaux pour rechercher ses ancêtres. Il avait même « galéré » au départ, parce qu’il n’y a pas qu’un Bonnevaux en France. Cet Argentin s’appelait Henriqué Victor Cettour, « Un Cettour tout court » comme aime le dire Christiane, qui profitait d’un voyage en Europe pour remonter à ses origines.

Dans le même temps, Christiane entend parler d’autres branches parties en Argentine, notamment les Cettour-Baptiste, dont Aldo Cettour-Baptiste de San José, venu il y a plus de trente ans dans le Valais suisse, pour s’intéresser aux serres afin d’améliorer ses cultures dans son pays.

Cette circulation par la Suisse n’a rien d’étonnant, beaucoup d’émigrants ont transité ou ont été recrutés via des réseaux suisses, et les liens Valais-Argentine existent aussi de longue date dans les récits familiaux.

Les CETTOUR aux noms composés

À Bonnevaux, Christiane le dit très simplement : il fallait préciser les branches parce qu’il y avait « au moins cinq sortes de Cettour ». Et en Argentine, on retrouve aussi différentes lignées : Cettour (tout court), Cettour-Baptiste, Cettour-Meunier et d’autres ramifications.
Cette nécessité de se distinguer, souvent par les surnoms, rejoint un sujet plus profond par le manque de “croisement” dans une population très resserrée, où tout le monde finit par être parent à un degré ou un autre.

Elle rapporte avec humour les paroles en chaire d’un curé de Bonnevaux, qui sont restées ancrées dans sa mémoire :
« Vous êtes tous cousins et cousines, allez chercher des femmes ailleurs. »
Derrière l’humour, il y avait une réalité. On restait sur place pour ne pas perdre le moindre bout de terrain, même petit, parce que c’était la richesse et souvent la survie.

Le père Georges Baud, moteur des premiers liens

Dans le récit de Christiane, une figure revient avec force, le père Georges Baud, curé à Abondance (et auparavant à Bellevaux). Elle l’a bien connu, ils avaient noué des liens solides.
C’est lui, explique-t-elle, qui a réveillé beaucoup de Chablaisiens sur l’histoire de l’émigration, en allant prospecter en Argentine avant « le grand voyage ».

Christiane se souvient d’un épisode fondateur. Le père Baud aurait rencontré à Rome un évêque lié à la province de Santa Fe, et aurait pu dialoguer avec lui… en latin. Les noms de familles ont fait le reste : « chez moi il y a des Meynet, des Favre… », « chez nous aussi », et les premiers ponts se sont tissés ainsi, par reconnaissance mutuelle.

Des archives bien conservées

Un point important ressort des documents de Christiane : l’association a pris naissance le 30 avril 1989 et déclarée à la sous-préfecture de Thonon le 17 janvier 1990. Elle retrouve la trace d’une décision prise dès la création : 200 francs par adhérent, destinés à être envoyés en Argentine pour soutenir des cours de français.

Elle possède aussi un compte-rendu d’assemblée très parlant d’une séance ouverte par le père Baud avec une dynamique impressionnante devant une assemblée forte de 180 adhérents, venus du Chablais, de la vallée de l’Arve, du Faucigny, de la région annécienne, de la Maurienne… Dans ce document, Jacques Pignier apparaît trésorier et Jean Favre vice-président. Des repères précieux pour l’histoire de l’association.

Christiane rapporte également des éléments plus personnels sur le père Baud, originaire d’Ivoire avec des parents employés au château du baron d’Ivoire, avec une réflexion qu’il partageait sur la surpopulation et la démographie, maisons pleines, terres insuffisantes, dans un contexte historique où l’on « faisait des enfants » aussi, pour échapper à certaines contraintes militaires en période de guerres napoléoniennes notamment.

Apprendre l’espagnol pour dialoguer avec les Argentins

Avant même les grandes retrouvailles en 1990, il y a eu les préparatifs. Christiane raconte ses cours d’espagnol à Abondance. « Au départ, on était une trentaine. On a fini, on était trois ! »

Elle s’était engagée à 45 ans à apprendre l’espagnol « pour pouvoir échanger avec les cousins ». Et quand elle y repense, elle sourit : «Je n’ai pas toujours tout compris, dit-elle, mais l’essentiel suffisait pour instaurer le contact, la joie, les fous rires. »

Le premier vrai pont personnel, elle l’explique clairement, il s’est construit au départ par Aldo Cettour-Baptiste, puis par l’oncle d’Aldo, Justo Cettour-Baptiste, venu de la province de Salta et reçu avec son épouse par Christiane et son mari, à Evian en 1994.

Rencontre des cousins - des histoires qui courent encore

En 1994, Christiane retourne en Argentine. Son mari est encore là. Et surtout, elle n’est pas seule : Justo sert de guide et facilite les rencontres.
Christiane retrouve l’emplacement de la maison des Cettour-Rose. Il n’en reste presque rien, mais elle en a rapporté une pierre. Une façon de rendre tangible ce qui, autrement, resterait un récit. Et puis viennent les scènes, souvent humoristiques, que Christiane évoque comme si elles étaient d’hier.

Antonia, pilote pour l’occasion
Antonia et Justo à Colon
Antonia et Justo à Colon

Christiane rencontre Antonia qui lui raconte son père et l’argent du lait qu’il cachait entre une poutre et la toiture, des billets bien pliés et comptés régulièrement, jusqu’au jour où « On doit avoir assez, on va acheter une auto »
Une belle voiture bleue ! Le vendeur dit au père « non, c’est plutôt la jeune fille qui va conduire ». Antonia n’a jamais conduit, pas de permis « à l’époque ».
Christiane imagine l’arrivée de la voiture dans la cour de la ferme, les poules qui volent, les canards qui crient, la mère affolée… et Antonia, héroïne improvisée.

Le patois comme secret

Antonia raconte aussi que son père ne se confessait pas dans le confessionnal. Il allait chercher le curé, ils s’asseyaient sur un banc, et il débitait ses péchés… en patois.
Personne ne comprenait, pas besoin de confessionnal !

La promesse non tenue de François

Christiane évoque une histoire plus sombre, transmise dans la famille : François Cettour parti de l’Épine, en Argentine avec femme et enfants. La femme meurt. Il revient à Bonnevaux chercher une autre épouse, promettant de la ramener si cela ne convient pas.
La promesse n’est pas tenue. Une fois là-bas, la femme « en est morte de chagrin », écrasée par la vie et les charges. Le récit est dur, mais il dit quelque chose des rapports de force, des illusions, et de la violence sociale possible dans ces trajectoires.

Ordres de mobilisation et les « déserteur »

Autre découverte forte, la mobilisation en 1914, des Français restés Français en Argentine. Christiane parle d’ordres arrivant tard, du temps de trajet… et quand ils se présentent, sont portés déserteurs et parfois envoyés dans des régiments disciplinaires.
Elle a la copie du livret militaire d’Ambroise Dunand de Vacheresse, chasseur Alpin, qui contient l’ordre de mobilisation, et des traces administratives rares.

Justo et “le fornet” - le fourneau savoyard

Christiane replonge dans ses archives et se souvient d’une scène très parlante : quand Justo est venu en France, elle l’emmène à Abondance. Elle ouvre la porte…
Justo se jette sur le fourneau : « Le fornet ! Le fornet ! ». Il explique que sa grand-mère qui l’a élevé parlait en patois.

Christiane fait le lien avec les lettres des émigrants : beaucoup réclamaient un fourneau, taille “9” ou “10”, presque comme une évidence. Au musée de San José, elle a vu un modèle « à deux marmites, déjà énorme : on imagine ce que cela représentait à transporter ».

“Hasta Luego” et “Los Primos”

Christiane possède des trésors de papier :

  • « Los Primos » (revue des Valaisans), n°1 de 1992,
  • « Hasta Luego » (revue de Savoie-Argentine), n°1 de 1993, et d’autres numéros conservés.

Elle comprend tout de suite l’importance de la mise en ligne de ces revues qui permettent de retracer l’historique de l’association, ses débuts, sa dynamique, ses personnes-clés, ses évolutions.
L’ensemble des “Hasta Luego” est disponible sur : https://savoie-argentine.org/hasta-luego/

L’importance d’une église - Notre-Dame de Lujan

Christiane insiste, « au départ, le plus dur n’était pas seulement la terre ou le travail — c’était l’absence d’église, l’impossibilité d’enterrer “comme au pays”, de garder les rites et les coutumes. “Ça urgeait” de bâtir ».

Église d'Emilia à Santa Fé

Elle raconte aussi une fierté locale, à Emilia province de Santa Fé : une église aurait été payée entièrement par des Cettour (tout court) et des Bel. Et la foi s’invite à travers un récit emblématique : Notre-Dame de Lujan, sorte de « Lourdes argentin » non loin de Buenos Aires.
La légende qu’on lui a racontée : « un charretier transportait une statue de la Vierge ; les bœufs s’arrêtent net et refusent d’avancer. On descend la Vierge : les bœufs repartent. On la remonte : ils s’arrêtent à nouveau.
Conclusion : “la Vierge veut être là” — on construit donc le sanctuaire à cet endroit ».

Notre Dame de Lujan - Buenos Aires

Ainsi est née Notre Dame de Lujan. Légende ou fait réel ? Peu importe, c’est une histoire qui structure la mémoire et donne du sens.

« Ça nous fait du bien »

Quand Christiane replonge dans ses revues, ses lettres, ses photos, elle ne fait pas seulement de la nostalgie, elle transmet. Elle le dit clairement : « chercher dans mes papiers, revivre ces épisodes, ressortir les visages, entendre les voix… ça nous fait du bien ».

Elle a aussi une attente « retrouver des jeunes qui apporteront du sang nouveau » tout en terminant sur une note d’espoir, « je sens que l’association repart, qu’elle reprend un nouveau souffle ». Et dans ses cartons, il y a encore une promesse, une cassette VHS des voyages, à numériser pour que ces souvenirs deviennent, eux aussi, une archive vivante sur savoie-argentine.org.

Christiane nous montre ses archives.

Promesse tenue, les premières vidéos de Christiane concernant le centenaire de Villa Elisa sont en ligne sur
La chaîne YouTube Savoie Argentine
D’autres sont à venir.

Crédit photos et vidéo : Christiane Ducret
Source Texte : Christiane Ducret

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